Comme Morgane l’a laissé entendre, l’enseignement dispensé à l’Ecole des Chartes reste pour les non-initiés un grand mystère. Que se cache-t-il derrière ces mots barbares, archivistique,
paléographie, philologie, etc ? Quelles épreuves attendent les pauvres petits nouveaux tout juste sortis de prépa ? Les sévices corporels sont-ils toujours d’actualité ? Est-ce que toutes les
connaissances que vous avez à grand peine réussi à accumuler dans votre cerveau vous serviront ? La réponse se trouve dans cet article. Mais attention ! Certains détails peuvent choquer les âmes
les plus sensibles et déprimer les prépas les plus travailleurs…
La marche est très grande entre la khâgne et l’ENC. Alors que jusqu’ici, dans votre scolarité, la difficulté avait augmenté au fil des ans, une grande surprise vous attend. Ne vous êtes-vous jamais
demandé pourquoi on avait baptisé l’ENC l’
Ecole des Chartes ?
Pour vous, qui êtes sur le point d’entrer (je l’espère !) à l’Ecole, j’ai décidé de faire le point sur ce que j’ai retenu de cette année très instructive. Cela vous motivera peut-être pour réviser
les oraux, en tout cas vous déciderez de votre avenir en toute connaissance de cause.
Première leçon, en archivistique : l’alphabet. Les professeurs utilisent le nom pompeux de « cadres de classement des Archives » pour nous faire apprendre l’ordre des lettres. Et ce qui est génial,
c’est qu’en plus on découvre les chiffres arabes et romains en même temps !
Cadres de classement des Archives nationales:
A. Collections originales de lois et de décrets
B. Elections et votes
BI. Elections diverses (1790-An VII)
BII. Votes populaires (depuis 1793)
…
F1. Ministère de l’Intérieur, administration générale
F2. Ministère de l’Intérieur, administration départementale
Deuxième leçon, mise en pratique avec la paléographie. Si quelqu’un passait dans le couloir et nous entendait, il penserait qu’on est une classe de CP
« Ce-sont-les-com-plain-tes-que-… es’…est’
- Non, ce n’est pas un t, c’est un c
- esc’…escn…
- Mais voyons, je ne vois pas pourquoi vous hésitez, c’est tout simple !
- …
- Pourtant ça se lit comme le journal : escuier ! »
On s’entraîne aussi à compter :
« si vous n’arrivez pas à distinguer les lettres, comptez les jambages ! » c’est-à-dire les traits, car les i n’ont pas de point et le petit pont des m, n et u/v est mal fermé. Le problème, c’est
que parfois ça n’aide pas beaucoup (imaginez « minimum » !) mais on est quand même tout fiers d'annoncer « Quinze jambages ! » (j’ai réussi à compter jusqu’à 15 !)
Après toutes ces activités éprouvantes, place aux travaux pratiques, en histoire du livre. Les élèves fascinés découvrent ce qu’est un livre (ils ont même le droit de toucher avec les mains) et
apprennent comment on le fabrique : « Faites comme moi, prenez une feuille de papier ! » nous dit notre chère professeur. « Allez, on plie la feuille en deux pour faire un folio ! Et maintenant en
quatre, ça nous donne un in-quarto ! » J’adore l’origami !
Mais c’est l’heure de la récré, allons en philologie ! Car c’est pendant la récré qu’on apprend toutes les insultes et gros mots à la mode. Voici un petit extrait d’un manuel pour l’étranger en
voyage de la fin du XIVème siècle :
- Ribaud, vous estez digne d’estre perdu !
- Alez, villein, que Dieu vous met en mal an !
- Garçon, va decy au diable ! (désolée Stéphane)
- Pailard, vous baserez le cul au diable !
- Alez decy, senglent filz de putaigne ! (Oulà, ça rigole pas !)
Mais en philologie, on apprend aussi à bien parler, avec les cours de conjugaison et de grammaire.
Le verbe chanter au présent : chant, chanz, chant, chantons, chantez, chantent
Les pronoms personnels : je, tu, il/ele, nos, vos, il/eles
Ouf, c’était dur, maintenant un petit conte pour se reposer, en histoire médiévale.
C’est l’histoire d’un certain Joinville qui, en arrivant à Paris, voit passer une charrette chargée des cadavres de trois sergents du roi tués par un clerc qu’ils avaient déculotté… Mmmm, ça fait
peur cette histoire, on change.
C’est l’histoire d’un clerc qui était très mauvais perdant. Et, alors qu’il jouait aux dés la veille de Noël (vile occupation !) et avait déjà perdu une bonne partie de sa bourse, il sortit le
couteau de boucher qu’il avait toujours sur lui (normal) et essaya de trucider son compagnon, un honnête chrétien (qu’est-ce qui lui a pris de gagner, c’est de sa faute après tout !).
Vous l’aurez compris, les clercs de l’époque n’avaient pas une vie très exemplaire, mais ça nous fait bien rire.
Même si on a un peu moins de vacances qu’avant, on a quand même droit à nos congés (payés). Et en revenant, chacun raconte ses vacances aux copains, pendant le cours d’anglais, chouette !
« I went home and I studied »
« I went home, I made a cake and I ate it because I didn’t want to work »
« I went to Bordeaux, I visited Bordeaux and I had fun with my friends. Then I went to Angers, I visited Angers and I had fun with my other friends. It was great !»
On ne peut pas dire que mon niveau d’anglais ait augmenté cette année, mais au moins j’ai revu les bases : bonjour, au revoir, je suis d’accord, je ne suis pas d’accord, j’aime le poulet, peut-on
prendre le bus 38 boulevard saint Michel ? Ce vin AOC est un grand millésime, qui a vieilli en fût de chêne. Il est moelleux, son arôme est fruité et sa robe rouge profond. (oui, il y a des phrases
comme ça qui sont indispensables…)
Ensuite, en histoire de l’art médiéval et moderne, on regarde les photos de vacance de nos profs.
Je ne sais pas pourquoi, ils vont tous en Italie !

Basilique Saint Vital à Ravennes (VIème siècle)

Mantegna, plafond en trompe l'oeil de la chambre des époux, palais de Mantoue,
XVème siècle
Enfin, en histoire de l'art contemporain, on enrichit notre vocabulaire et on découvre le vaste monde. On apprend à reconnaître une roue de bicyclette, des nympheas, un bûcheron russe, un
nouveau-né...
Marcel Duchamp,
Roue de
bicyclette
Claude Monet,
Nymphéas

Malevitch, Le
bûcheron
Constantin Brancusi,
Nouveau-né
En fait le plus dur, c'est le devoir à la maison qu'on nous demande de rendre à la fin des trois ans, qu'on appelle "thèse" dans notre jargon, mais de toute façon avec David on est habitués à faire
des dissertations bien fournies, et puis on a deux ans pour l'écrire donc tout va bien!
J'espère ne pas vous avoir dégoûtés de l'Ecole. Mais je vous rassure, même si on a vraiment fait en cours tout ce que j'ai écrit (sauf quelques exceptions comme les quinze jambages en paléo, en
général ça ne dépasse pas cinq), on a aussi des cours très sérieux et plus intéressants que comment dire bonjour en anglais!